La Montagne de la Juratena

 

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3. Le Prince de ce Monde

Une autre nuit, la plus calme, la plus silencieuse des nuits, le mystique solitaire comprit que c’était l’heure. Il avait nettoyé son estomac, il était prêt.

Oramammé s’assoupit tranquillement, devenant un spectateur, un espion de son propre sommeil. Le vieux mystique surveillait secrètement le sommeil qui l’envahissait peu à peu. Lorsque le vieillard comprit que son corps s’était endormi, il se leva de son lit. Le résultat fut le dédoublement astral : il ne pouvait y avoir un autre résultat, c’était inévitable. C’est ainsi que l’on se dédouble, c’est la méthode pour « sortir en astral ».

Lorsque le vieil initié se trouva hors de son corps physique, il se mit à flotter délicieusement dans l’espace, avec son corps astral. La contemplation du ciel étoilé le rendit extatique. La nuit était sublime, ineffable. Empreint d’un grand enthousiasme et rempli d’amour, le mystique s’écria : « Maître, accomplis ce que tu as promis, car c’est l’heure, je suis prêt ! »

Ainsi parla le solitaire, et de la Juratena vint un ordre télépathique. On ordonnait au mystique de descendre à l’Abîme. Il obéit sur-le-champ et descendit avec empressement dans cette région connue en Orient sous le nom d’Avitchi, dans le monde minéral submergé, avec ses neuf sphères dont parle l’Adepte Dante dans sa Divine Comédie. La huitième sphère de l’Abîme est la région où habitent les adeptes de la « main gauche », les Bonzes du Tibet, les Bonnets Rouges, les Ténébreux qui suivent les enseignements tantriques négatifs de Parsifal Krumm-Heller et de la secte Dag Dugpa, etc.

Ces Ténébreux qu’a dénoncés le Grand Maître Francisco A. Propato, détestent le Shambhala : ils disent que le Shambhala est la cité de la terreur et du mal, ils affirment que le Shambhala est le lieu de la violence, du vice, du négatif, de la force fohatique aveugle, et trente-six mille absurdités du même genre. En réalité, les serviteurs du Mahamara haïssent le Shambhala parce que c’est là que vit le Christ Jésus avec son corps ressuscité le troisième jour d’entre les morts. Dans le Shambhala vivent aussi, en compagnie du Christ beaucoup de Grands Maîtres, de Fils de la Résurrection, qui ont immortalisé leur corps physique et qui vivent avec ce corps depuis des milliers, voire même des millions d’années. C’est pour cela que les disciples des Bonzes et des Dugpas détestent le Shambhala.

Dans l’Abîme, Oramammé rencontra des horreurs indicibles, des choses impossibles à décrire avec des mots. Dans ces régions infernales, le vieil initié fut attaqué par des bêtes monstrueuses. Là il comprit qu’il aurait à lutter contre le monde, contre le démon et contre la chair, s’il voulait parvenir un jour à l’Initiation Vénuste. En vérité, le Mariage Parfait, le travail avec la croix Tau, est le quatrième chemin, le sentier des Arhats gnostiques.

Là-bas, dans les profondeurs de l’Abîme, le vieux mystique pénétra dans une horrible zone sépulcrale, dans un cimetière épouvantable et fatal. C’était le cimetière de ses souvenirs, le cimetière du passé, rempli de pourriture et de tombes. Les tombes des souvenirs. Réellement, ce qu’on appelle le Moi, le Moi-même, l’Ego, n’est autre qu’un amas de souvenirs.

Le vieillard erra au milieu des cercueils du passé, et sur chaque dalle sépulcrale, il vit un feu follet, une flamme fiévreuse qui brûlait, la flamme de la pensée. Assurément, la pensée est une fonction de la mémoire. La Vérité ne nous advient que lorsque nous en finissons avec le douloureux processus de la pensée. Le solitaire comprit tout cela, et lorsqu’il voulut sortir de cet affreux cimetière, il aperçut, à la porte grillagée de ce lieu funeste, un groupe de gigantesques spectres qui lui barraient le passage. Il vit aussi une pauvre âme qui souffrait l’indicible et ne pouvait sortir du cimetière, à cause des spectres du passé qui lui barraient le chemin. Cette âme souffrait atrocement.

Quelques Chelas qui marchaient près du mystique s’approchèrent de la pauvre victime et la bénirent. S’approchant à son tour, le mystique comprit que c’était sa pauvre âme esclave du passé, captive de la Némésis, du Karma, prisonnière de l’horrible roue du Samsara.

Le vieil homme se déplaçait à l’intérieur de son propre Être interne, à l’intérieur de son Intime. Rempli d’extase, il se rapprocha encore de sa pauvre âme et, plein d’amour, il la bénit. Et alors, cette âme s’écria : « Comment se fait-il que je voie sur ta tête une lumière bleue si divine, si différente de celle de tes compagnons ? »

« Ah ! s’exclama le vieux mystique, c’est la lumière de mon amour, mon âme ! Viens, suis-moi ! » Et affrontant les gigantesques spectres funéraires qui barraient le chemin, il fit sortir sa pauvre âme qui souffrait tellement.

Oramammé éleva son âme aux mondes de la Lumière, puis, empruntant un étroit et tortueux sentier, il parvint avec elle à la porte resserrée du Sanctum de la Grande Lumière.

Là, à la porte du Sanctum ineffable de la Grande Lumière, son saint Gourou l’attendait. Le mystique aimait son Gourou. Tout ce que le vieil homme avait appris, il le devait à son Gourou.

Le Gourou d’Oramammé était un Lémurien, un habitant de Mu. Ce Lémurien détenait l’Élixir de Longue Vie. Il était né en Lémurie et il conservait son corps lémurien grâce au merveilleux Élixir de Longue Vie.

Le sentier Tau nous conduit à la libération finale. Le sentier Tau nous confère le Nirvana, et si nous renonçons au Nirvana, nous pouvons alors demander l’Élixir de Longue Vie.

L’Arcane A.Z.F. est le fondement, la pierre angulaire du sentier Tau. Le yogi qui n’a pas reçu la clé de l’Arcane A.Z.F. dans l’Ashram Aryavarta ne sera jamais autre chose qu’un vain théoriseur, répétant comme un perroquet des vérités empruntées.

Lorsqu’Oramammé voulut pénétrer dans le Sanctum, son âme se transforma en un scorpion dont l’aiguillon acéré le blessa à la main. Le scorpion symbolise, assurément, les organes sexuels. Nous avons été blessés par le scorpion. Nous sommes sortis de l’Éden par la porte du Sexe ; et c’est par cette porte seule que nous pouvons retourner à l’Éden. L’Éden est la Sexualité elle-même.

Le vieux mystique fut étonné de voir son âme changée en scorpion.

Ceci nous rappelle la constellation du Scorpion. Le Scorpion influe sur les organes sexuels ; le scorpion nous frappe de son aiguillon. Sortis de l’Éden par les portes de la Sexualité, c’est par ces mêmes portes, et par elles seules, que nous pouvons y rentrer, car l’Éden c’est le Sexe.

Le vieil initié pénétra alors dans la Chambre de la Sainte Lumière où seul resplendit l’Esprit Universel de Vie. Cette divine et terrible Chambre était illuminée par une lumière blanche immaculée qui nulle part ne projetait d’ombre et qui donnait vie à tout ce qu’elle touchait. Oramammé était béat d’extase, au milieu de toute cette splendeur. Soudain son regard se fixa sur un très beau tableau qui se trouvait sur une table. Ce tableau sublime représentait le Martyr du Calvaire ; on y voyait le Golgotha dans toute sa divine et saisissante beauté. Le mystique s’absorba dans la contemplation de ce magnifique tableau que ni un Michel-Ange, ni un Raphaël, ni un Vélasquez, n’auraient pu exécuter avec un tel réalisme : ce tableau était vivant. Il dépeignait le grave épisode du Golgotha. On voyait le Grand Maître crucifié sur le Calvaire, sur le Mont du Crâne. Ses plaies saignaient, tous ses stigmates saignaient et le sang tombait sur la terre sacrée. Le sang coulait vraiment, la scène était imprégnée de vie. Ce n’était pas un tableau mort, mais un tableau vivant. Le soleil se dissimulait, à l’ouest, parmi des nuages rouge sang. Du corps de l’Adorable exsudait un sang vivant. Une impression d’immense douleur et d’amour infini se dégageait de cette scène. Au pied de la grande Croix, on apercevait les crânes des condamnés à mort ; ce lieu était, réellement, le Mont des Crânes, l’endroit où l’on mettait à mort, où l’on crucifiait les délinquants. La grande Croix dressée face au soleil qui se dissimulait au couchant, projetait sur le Mont des Crânes une ombre de mort. L’ombre de la Croix.

Rempli de douleur, Oramammé contemplait cette ombre. Celle-ci non plus n’était pas inerte ; elle semblait se mouvoir, changer de forme, elle avait une vie propre.

L’ombre prenait peu à peu une forme humaine. Soudain elle se transforma réellement en un être humain ; elle vint s’asseoir résolument devant le vieux mystique qui, tout ébahi, la contemplait.

Cette ombre avait l’air d’une femme vêtue d’une tunique noire. Mais elle n’avait pas d’yeux. Seulement des orbites vides. C’était un spectre vêtu de noir, c’était la Mort.

Cette figure décharnée, horrible, fixait de façon effrayante le vieux mystique ; elle le regardait de ses orbites funéraires.

Elle était dotée d’une force hypnotique terrible.

Oramammé l’affronta courageusement, face à face, sans défaillir. La lutte hypnotique et magnétique était mortelle, mais le vieil homme réussit à vaincre l’horrible spectre de la Mort. Et alors, le mystique s’exclama : « Fuis ! Écarte-toi de mes pas jusqu’à la consommation des siècles ! Tu seras mon esclave et je serai ton seigneur ! » La Mort vaincue se leva de son siège, se dirigea vers la porte de cette Chambre sainte et sortit. Le mystique, se levant à son tour, s’en fut derrière elle ; il la suivit sur le tortueux sentier qui conduisait à cette Chambre sainte. De temps en temps, la Mort se retournait et faisait mine de revenir pour combattre le mystique solitaire. Mais chaque fois, le vieillard étendait la main vers elle et lui disait, d’une voix victorieuse : « Fuis devant mes pas jusqu’à la consommation des siècles ! Tu seras mon esclave et je serai ton seigneur ! »

À la fin, la Mort s’enfuit définitivement. Le vieil initié se couvrit alors de gloire. Il avait vaincu la Mort horrible et décharnée !

Tout heureux, le vieux mystique retourna à la Chambre sainte pour communiquer son triomphe à son Maître.

Le vieillard débordait d’allégresse. Il se sentait un héros, il parlait avec une voix qui l’étonnait lui-même ; il avait vaincu la Mort, il se sentait victorieux !

Lorsque le mystique entra dans la Chambre sainte, il trouva son Gourou assis dans un splendide fauteuil. Levant alors la main droite, le Gourou, désignant manifestement quelque chose, dit : « Et voici l’Administrateur ! » (L’Administrateur de la Mort.) Oramammé vit alors un gigantesque squelette vêtu comme un prince médiéval. Ce spectre portait des pantalons courts, en velours, qui lui descendaient jusqu’aux genoux, de longs bas blancs très élégants, des souliers vernis avec de grandes boucles et une casaque en velours d’une grande élégance, comme celles que l’on portait au quatorzième ou au quinzième siècle.

Ce squelette gigantesque regardait de ses grandes orbites creuses et avait une attitude imposante, arrogante, terrible. Le mystique affronta l’horrible spectre avec la ferme intention de le vaincre, mais le squelette vêtu tel un Prince de ce Monde était supérieur en force. Le mystique retourna à son corps, en proie à la plus grande frayeur.

Le Prince de ce Monde est, sans conteste, le Moi psychologique que nous portons tous à l’intérieur de nous.

Nous devons faire une distinction entre l’Être et le Moi. L’Être est l’Intime, l’Âme Universelle à l’intérieur de nous-mêmes ; l’Être transcende le Moi, car il est universel.

Le Moi est le Prince de ce Monde, hautain et pervers.

Plusieurs écoles philosophiques et spiritualistes parlent contre la personnalité, préconisent la vie impersonnelle, et la plupart commettent l’erreur de diviniser le Moi, de proclamer aux quatre vents l’existence d’un prétendu Moi Divin, ou Moi Supérieur, etc.

Cela est une erreur très grave, car l’Être, l’Intime, la Monade, le Jivatman, Purusha, ou quel que soit le nom qu’on lui donne, est une parcelle de la grande Âme à l’intérieur de nous-mêmes, une goutte de l’Océan de Vie, une étincelle du grand brasier universel. L’Être transcende le Moi et l’Égoïsme.

L’Esprit individuel, cela n’existe pas ; seul existe l’Esprit Universel de Vie. Il faut en finir avec l’individualité, parce que nous sommes tous Un. Seul existe l’Esprit Universel de Vie, lequel a, comme la mer, de grandes et de petites vagues, des Dieux et des Deva, des élémentaux et des hommes. Il n’y a pas de différence fondamentale entre l’Intime de l’homme et celui de la bête, du Dieu et du Deva ; tous ne sont rien d’autre que diverses modifications de l’Esprit Universel de Vie.

La goutte doit s’absorber dans l’océan et l’océan dans la goutte. H.P. Blavatsky disait : « L’hérésie de la séparativité est la pire des hérésies. »

Si les vagues de la mer pouvaient parler, elles diraient : « Nous, les vagues, nous sommes toutes l’océan, nous sommes la mer. »

Ainsi est l’Esprit Universel, comme la mer. Nous sommes tous Un.

Si une vague se séparait de l’océan pour dire : je suis un individu, je suis un moi séparé, cela constituerait la pire des hérésies, cela serait inconcevable.

 

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